Petit essai assassin sur la vie conjugale

Petit essai assasin sur la vie conjugale

Extraits

Petit essai assassin sur la vie conjugale

Roman, éditions Luce Wilquin, 2011

Ce premier roman raconte les épisodes de la vie d’une femme active qui se trouve soudain parachutée, de par sa maternité, dans une existence domestique qui lui semble banale et dont elle s’emploie à forcer le trait afin de lui apporter un peu de sel.

«Mais, en ce moment, je ne suis pas du tout dans mon état normal, et mes travers en sont amplifiés. Est-ce bien moi cette harpie qui hurle au lieu de parler, habitée d’une haine viscérale pour ses congénères? Vomissant sa bile du plus profond de ses entrailles? Bombe à retardement qui explose à la moindre alerte, je suis à manipuler comme de la nitroglycérine, et ma cible préférée est, vous l’avez deviné: Paul. Au moindre faux pas, à la plus infime maladresse, je sors le lance-flammes. «Nous sommes au regret de vous annoncer que Paul est brûlé au troisième degré. Il ne reste pratiquement rien de lui. Voulez-vous prendre la peine de venir examiner sa dentition afin de nous assurer qu’il s’agit bien de votre fils? Nous avons de sérieux soupçons concernant votre belle-fille. Tout porte à croire qu’elle soit à l’origine d’une telle barbarie.»


Petit essai assassin sur la vie conjugale

J’ai honte. Même si je bénéficie de réelles circonstances atténuantes: une immanquable poussée d’hormones liée à ma grossesse. Mais, tout de même, je suspecte la famille de mon époux de me haïr en secret et de redouter le fait divers sordide qui ternirait la réputation de générations de notables méritants et qu’elle en vienne à regretter de m’avoir donné son nom. Piégée, son petit fils étant encore en otage dans mon ventre.
Je trouve la nature injuste: elle nous inflige toutes ces transformations, faisant de nous des monstres à abattre dont les mensurations se calculent soudain en cm3. Ce serait bien de pouvoir en discuter au préalable avec notre conjoint. On ferait le point, en adultes consentant:
- Bon, alors, cette fois, tu t’en charges?

Et c’est parti pour neuf mois de bonheur. Paul, la tête dans les WC les trois premiers mois, les testicules comme des ballons, se massant le ventre de crème anti vergetures. Et moi, je me descends tranquillement des bières au bar avec les copines, en espérant que la grossesse booste la libido de mon mari. C’est pas idyllique, ça, comme tableau?»


«Paul a du mal à digérer mon passé. J’aurais dû naître le soir de notre rencontre.

- Salut, ça va? T’as quel âge?
- C’est marrant que tu me demandes ça, justement je viens de venir au monde. Tout commence maintenant.
- Génial! Tu t’appelles comment?
- Marie XY.
- Eh bien Marie, moi c’est Paul. Tu vas voir, je vais tout t’apprendre. On fera de grandes choses ensemble. Tu es la personne que j’attendais.

Ainsi, pas d’ex-petits copains, pas d’expériences vécues sans lui, rien qui puisse faire concurrence à ses innombrables talents. L’absolu. Un amour vierge. Paul, mon Maître.
Maintenant que mon ventre est ENORME, Paul fréquente les agences de voyage. Il les teste toutes comme si elles proposaient des timbres rares et qu’il était philatéliste: une obsession. Il ramène des brochures de partout dans le monde, mais surtout d’endroits improbables où il est hors de question que je m’aventure. On a droit aux safaris en tout genre, évidemment sur le continent africain- tant qu’à faire, pourquoi se priver de vaccins? Mais il y aussi la plongée avec les requins marteaux au large du Mozambique, du Cap ou le long des côtes australiennes. D’ailleurs, on est pile dans la saison des raies mantas aux Maldives. Ce qui tombe à pic, car Paul privilégie surtout les longs courriers, minimum 12 à 14 heures de vol. «On va t’acheter une ceinture de sécurité spécial femme enceinte». Je pense qu’on le retrouvera un jour étranglé avec la fameuse sangle. D’ici là, j’aurai les jambes explosées de varices.
Paul souffre de ce que l’on appelle un déni. Faire abstraction d’une situation qui vous panique. L’occulter complètement. C’est assez déroutant d’y être confrontée quotidiennement. Comme si, je faisais semblant de ne pas savoir que je suis enceinte. «Ah non, Madame, je vous interdis de me dire que je suis enceinte. Non, mais tout de même. Mais vous allez me laisser monter dans cet avion, s’il vous plaît. Non mais j’vous jure. J’ai payé mon billet, moi, Madame, et je pars pour Khatmandou, parfaitement. Et pourquoi pas?» Tiens, je ferais bien du Bungy Jumping, moi, ce week end. On fêterait ça à la vodka-jus de pomme. Et puis dès lundi, j’épluche les petites annonces, histoire de me trouver du travail. «Euh… Mais vous commenceriez début 2009 après votre congé maternité, alors?». «Ah non non non, je suis libre de suite. J’insiste pour commencer maintenant. Absolument. La semaine prochaine. Même aujourd’hui, tiens!».


«Côté perte de l’indépendance, il y a un aspect du mariage qui vous en fiche un coup, c’est le changement de nom.
Au début, j’ai porté le Rocagel un peu comme Anakin Skywalker le masque de Dark Vador. J’avais une drôle d’impression comme de la difficulté à respirer sous ma nouvelle appellation. J’étouffais dans mon nouveau costume, mais l’autre était déjà périmé. Je me répétais: «Je suis Marie Rocagel, je suis Marie Rocagel, je suis Marie Rocagel…» Le chef de la Chancellerie a eu la gentillesse de m’écrire une lettre pour me notifier officiellement ma nouvelle identité, s’adressant à moi en tant que «Madame Marie Julliard, épouse Rocagel». Ça m’a mis du baume au cœur, cette petite délicatesse de l’administration française. J’ai eu envie d’aller ronronner au pied de son bureau.
Et du jour au lendemain, Paul a le droit de me reprendre cette nouvelle identité si chèrement acquise, comme il me l’a si généreusement accordée. Si nous divorcions, je redeviendrais Marie Julliard, comme un déshonneur. Et le comble, c’est que je regretterais alors tous ces fantômes du grand chêne de l’Histoire Rocagel. Imaginez Dark Vador sans son masque: c’est la mort du Grand Maître de l’Etoile noire. Il perd son oxygène. Doublement piégée, je me suis confiée à ma grand mère.

- Allons, allons, ma p’tite fille. Tu fais trop d’histoires. A notre époque, on ne se posait pas tant de questions. Tu portes le nom de ton grand-père et tu es ma petite-fille chérie.

Pas compris. Même ma mémé n’a pas compris. J’étais là en Dark Vador sous ses yeux, seule au milieu d’un nouvel Empire hostile, et les miens me lâchaient.»


Petit essai assassin sur la vie conjugale

«C’était fait. On était mariés. Maintenant, il fallait se reposer. Rien de tel qu’un petit voyage dans les îles, haut lieu du cliché nuptial. Bali, les Maldives, les Seychelles, Zanzibar, faites vos choix, Messieurs, faites vos choix. Bam, nous voila partis pour Denpasar. Après 20 heures de vol et trois heures de route, nous atterrissons à Lovina Beach, principale station balnéaire balinaise.

Un voyage sans encombres, hormis le fait que nous arrivons lessivés, suants, hébétés –pas moins de 360 minutes de films ingurgités dans l’avion- et blancs comme des culs face à nos hôtesses souriantes, vêtues de fleurs, au teint délicatement doré. Allez être sexy dans un tel état. Surtout lorsqu’on vous annonce à l’arrivée que votre valise s’est égarée. EGAREE! Oui, égarée. Adieu jarretelles, guêpière et balconnet. Bye bye effets personnels, non sans importance en milieu tropical.»

«Je nomme déodorants au parfum délicat, crèmes hydratantes et solaires, et brosse à cheveux, effet mineur et néanmoins essentiel car avec l’humidité, non seulement je n’ai qu’une envie, me gratter assidûment le crâne, mais encore faut-il parvenir à glisser la main dans cette masse frisée et compacte qui a tout de la choucroute alsacienne. Je louche sur le cheveu de jais soyeux de la jeune fille qui m’annonce que «Sorry, Madam, your suitcase has not arrived but we will keep you informed». Informed, informed, oui mais jusqu’à quand? «It is my honeymood. Heu moon. I NEED my sweetcase…» J’hésite entre l’envie de sangloter à chaudes larmes contre son épaule ou de me jeter sur elle et lui arracher sa tignasse, véritable provocation à mon malheur. Mais alors que je me vois déambuler dans l’hôtel, son scalp à la main, je fais volte face et preuve d’une grande classe: «Ok Miss, I count on you. I am sure you will find my sweetcase. Please call me when it arrives». Voilà, la miss est maintenant seule «responsible». Et si elle ne retrouve pas cette foutue valise –je ne comprends pas comment elle a pu s’égarer vu qu’elle occupait au moins 30% du volume de la soute et qu’elle est rouge pétant-, c’est sûr, je l’empale au poteau de tek qui leur sert de flambeau.»


«A la section «prise en charge» de la maternité, Evelyne nous a fait asseoir et on a attendu longtemps au milieu de bruits effrayants. Derrière un rideau, une femme poussait des cris de cochon. A tel point que j’ai eu un doute. Paul, imperturbable, faisait un test. Un questionnaire de Proust, oui c’est ça. Il a voulu que je réponde avec lui. Le truc fastoche. C’est vrai, je me sentais au moins aussi à l’aise que sur le plateau d’Apostrophe devant un Bernard Pivot tentant d’en savoir un peu plus sur l’écrivain célèbre que je ne manquerais pas de devenir.

- Franchement, Marie, concentre toi un peu. Tu ne te donnes aucune peine.
- Euh, oui excuse moi. Mais il y a l’autre là qui fait un de ces vacarmes. Tu crois que je vais faire autant de bruit, moi?
- Bon alors, tes héroïnes favorites dans la fiction?
- Euh, je ne sais pas… Euh… Mais pourquoi ils nous laissent là à poireauter sans rien nous dire?
- Aucune idée. Bon alors? Y en a bien une, non?
- De quoi?
- Mais d’héroïne, Marie!

Au bout d’un moment –Paul me dit que ce n’était pas si long que ça-, la sage femme est revenue, la Evelyne. Elle m’a fait m’allonger sur un lit et a branché un moniteur pour visualiser les contractions. Il n’y avait pas grand-chose sur l’écran, donc j’allais passer la nuit là, dans cette chambre. Le point positif, c’est que les bruits de cochon se sont arrêtés. Soit ma voisine avait accouché, soit elle s’était fait sauter les cordes vocales…»


«Je n’ai jamais compris pourquoi les pleurs de bébés n’étaient pas utilisés comme instrument de torture. Le personnel carcéral de Guantanamo aurait essuyé bien moins de critiques en faisant appel à une armée de bébés affamés, sales ou fatigués.

- Khalid Cheikh Mohammed, êtes vous le cerveau des attentas du 11 septembre 2001?
- La.
- Comprenez-vous la question?
- Eywa.
- Je répète donc la question. Khalid Cheikh, êtes-vous le cerveau des attentats du 11 septembre 2001?
- La.
- Attention, si vous faites la mauvaise tête, je vais remettre la cassette des bébés. Etes-vous le cerveau des attentats du 11 septembre 2001?
- Eywa, eywa! J’avoue. Tout ce que vous voulez. Arrêtez ça!

On pourrait même retrouver Ben Laden et le Mollah Omar. Il suffirait d’envoyer des camionnettes bardées de mégaphones crachant le même bruit. Un vacarme qui traverserait les parois des galeries souterraines des montagnes afghanes. Imaginez toute la frontière pakistanaise résonnant de «Aaaaaarghhhhh areuh areuh iiiiiiiiih dadadadadadadada» de bébés occidentaux en tout genre.»

» Présentation     » Revue de presse     » Acheter