Le hasard a tout prévu

Le hasard a tout prévu

Extraits

Le hasard a tout prévu

Récits de docu-fiction, éditions Luce Wilquin, 2013,

Le hasard a tout prévu est un recueil de huit récits de docufiction racontant, à partir de témoignages recueillis directement ou indirectement, des destins hors du commun autour de la filiation. Les personnages se débattent tous entre fatalité et libre-arbitre mais finissent par tordre le cou à leur destin. Ils nous font voyager dans le Cambodge de Pol Pot, la Roumanie de Ceaucescu, le Birobidjan de Staline, une Corée coupée en deux depuis 1952, l’Espagne de Franco, la France de de Gaulle, le Danemark, les États-Unis et la Suisse.

Tous ces personnages sont réunis par ces trois mots qui caractérisent leur histoire : destin, déplacement, filiation. Le livre décrit leur quête de sens, leur désir de recoller les morceaux d’un destin brisé avec ce que leur a donné la vie : la chance, l’inné, le courage, l’intelligence. Était-ce écrit ou est-ce le fruit du hasard? Ont-ils choisi en conscience ou été amenés à choisir? Ils sont tous la preuve que l’homme est capable de se sortir des situations les plus noires ; la preuve de la force de survie ; des témoignages de résilients. Ils sont une lueur d’espoir dans un monde fracturé, fragmenté. Ils sont nos cicatrices: la trace de la peine, mais la preuve que la plaie est refermée. Ils sont ce qui nous arrive à tous un jour ou l’autre, plus tôt ou plus tard, le tragique qui ébranle nos certitudes, notre équilibre. Mais ils nous enseignent que l’on peut espérer dépasser nos circonstances.

En avant-goût, les débuts des récits:

SORITHY
Devant lui, la voie. Juché sur le toit du premier wagon, Sorithy laisse son regard errer le long des rizières, les yeux noyés dans le vert anis des pousses tendres. Plus tard, il mangera si l’occasion se présente. Un bol de riz, en tout cas. Pour l’heure, le petit garçon joue les capitaines. C’est un beau matin de décembre, un de ces matins cristallins de la saison sèche. Du haut de ses dix ans, il lui semble que rien ni personne ne décide à sa place. Il est seul maître à bord. C’est son train. Une locomotive Pacific française à vapeur, un modèle inauguré par le roi Sihanouk en 1969. Aujourd’hui, elle ne dépasse plus les vingt kilomètres à l’heure mais cela suffit à l’exalter. Le vent qui lui fouette le visage aplatit ses cheveux pourtant courts, siffle dans ses oreilles et s’engouffre dans ses narines, dans sa bouche et la rend sèche, donne du souffle à son cœur. Le carburant dont il a besoin pour nourrir tout l’aplomb qu’il affiche [...] Ce train, c’est sa maison, c’est son idée. Pas question de retourner vivre à Phnom Penh, ni de fréquenter les bancs de l’école. Cette belle machine décatie, c’est son évasion et sa course, son chemin de liberté.

EKATERINA
Comme tous les matins, j’ai été réveillée par le vacarme du voisin. À six heures pile, il allume la radio. Et c’est parti pour les hymnes, pour les chœurs à la gloire de la patrie et des époux Ceaucescu. C’est à peine croyable que d’un poste aussi minuscule, aussi bon marché – le son est épouvantable – se dégage un nationalisme aussi outrancier. Me voilà écœurée avant même avoir savouré ma première gorgée de café turc, un de ces menus plaisirs qui ont pris tant d’importance. Et il n’y a rien que l’on puisse faire devant une telle nuisance car si je lui demandais de baisser le son, j’aurais l’air suspecte. Et si je contre-attaquais en augmentant le volume d’un morceau, disons, moins patriotique –oh ! je pense à la Moldau de Smetana, à un Nocturne de Chopin ou au Prélude de Brahms ; Dieu que la partie serait belle, mais nous ne combattrions pas à armes égales – j’aurais tôt fait d’avoir sur le palier, et dans l’heure qui suit, les agents du « Génie des Carpates », comme il se fait appeler. Alors, je me tais et j’essaie d’oublier toutes ces voix à l’unisson qui lobotomisent nos cerveaux et paralysent peu à peu notre sens critique.

ALMA
« Je suis née en 1948, l’année de la création de l’État d’Israël, dans la Sion soviétique. Mon destin a été de voir le jour dans cette anomalie, alors que se concrétisait le rêve d’une nation juive. Je viens d’une région dont on a oublié jusqu’au nom. Je suis ressortissante d’une fiction, d’une chimère à laquelle on nous a demandé de croire. Et aujourd’hui, sans les quelques photos qui me restent, je pourrais presque réussir à me persuader que j’ai inventé cette contrée, cette époque, les souvenirs qui me reviennent en mémoire. Comme une légende qu’on m’aurait racontée, une de ces fables transmises à l’heure du coucher. »
Voici quelques-unes des pensées qui traversaient l’esprit d’Alma tandis que le paysage défilait sous ses yeux, monotone jusque dans les légers tressaillements qui le hachaient, à chaque passage du wagon sur le tronçon suivant. [...] Elle avait attendu cinquante- cinq ans avant de revenir enfin fouler la terre qui avait réuni ses parents. Une expé- dition interminable, en jours et en kilomètres. Elle s’était amusée à mesurer le temps et la distance qui la séparaient de son enfance. Et elle en avait eu le loisir depuis son départ gare de l’Est : elle avait rallié Paris à Moscou, 3177 km en trente-huit heures et deux minutes ; elle vivait à présent au rythme du Moscou-Khabarovsk et ses 8523 km en cent cinquante-huit heures ; elle aurait encore à effectuer le trajet de Khabarovsk au Birobidjan, que cent quatre-vingt kilomètres et deux heures trente minutes séparaient. À quelque douze mille kilomètres... le Birobidjan. « Qui ? », lui avait demandé le bibliothécaire lorsqu’elle était venue emprunter un des rares ouvrages disponibles sur la Région Autonome Juive (RAJ), créée par Staline.

JAE-SOOK
Je m’appelle Jae-sook, ce qui veut dire «en chemin vers la vérité» dans ma langue maternelle, le coréen. Je suis née à Séoul où j’ai grandi avec Oma, ma maman, et Opa, mon papa, qui était chauffeur. Un jour, j’avais deux ou trois ans, mes parents ont divorcé et avec mon grand frère, Sung Jin, nous sommes allés vivre avec Opa chez sa sœur, ma tante Komo. Oma venait nous rendre visite de temps en temps. Elle était très douce et me ramenait toujours mon snack préféré, des vers frits. J’aime quand ils croustillent sous la dent. Je crois qu’elle était triste parce qu’on ne dormait plus ensemble dans le même lit. Moi aussi, il me tardait de me serrer contre elle, d’autant que mon frère me repoussait, lorsqu’endormie et cherchant instinctive- ment le contact d’Oma, je me blottissais contre lui. Grand-mère vivait avec nous. Je l’aimais beaucoup même si elle était sévère. Un jour, elle m’a accusée de lui avoir volé de l’argent, mais lorsqu’elle s’est rendu compte de son erreur, elle a séché mes larmes et m’a donné de quoi m’acheter des bonbons. Je me souviens parfaitement de son visage et de ses yeux sur lesquels les années avaient posé un voile. Ils vous regardaient fixement comme s’ils voulaient vous attraper dans ses filets. Un jour, et ce fut la seule fois de ma vie, j’y ai vu des perles argentées. Elle a sorti de l’armoire mon hanbok et m’a demandé de le passer. Je me suis immédiatement exécutée, car il me plaisait beaucoup avec ses couleurs vibrantes et ses manches arc-en-ciel, et je n’avais pas beaucoup l’occasion de le porter. Ensuite, elle s’est mise à genoux devant moi, et alors qu’elle remettait en place mon petit col blanc, toutes les perles d’argent ont roulé sur ses joues. Décidément, ce devait être un événement important.

LETIZIA ET PENELOPE
Je m’en souviens comme si c’était hier. Je me vois lisant cet article dans une revue feuilletée au hasard d’une pause. Et je ne peux que me répéter « Mais pourquoi a-t-il fallu que je tombe sur ce magazine, que je m’arrête sur cet article et que je me rende à l’adresse indiquée ? » J’aurais tout aussi bien pu l’ignorer ou simplement l’oublier ; le balayer d’un revers de la main en me ravisant : après tout, je m’en sortirais aussi bien toute seule, et Maman m’aiderait comme elle le faisait déjà pour Isabel. J’ai essayé maintes et maintes fois de comprendre, de retourner le problème dans tous les sens, tenté de me déculpabiliser. J’en ai versé des larmes de sang, des torrents d’eau amère à en avoir les yeux à jamais secs, trépigné, hurlé à la mort, frappé des poings contre des murs désespérément muets. Jusqu’à ce que j’intègre que si j’avais lu cette annonce, c’était justement parce qu’ils faisaient tout pour qu’elle tombe entre des mains comme les miennes, que je me rende rue O’Donnell et que je rencontre cette sœur des Filles de la Charité qui hante chaque
minute de ma vie depuis de ce jour maudit.

EMERANCE
Moi, la poupée qui dit non, je m’apprêtais à dire oui. Sur le chemin qui m’y menait, en léger appui sur le bras de mon père, me revint cette phrase dont les gens comme moi perçoivent tout le relief, mon « bonheur sur le fil du rasoir ». Je croisai furtivement le regard de ma mère, les yeux finalement humides après toutes ces années où elle avait été, le plus sèchement du monde, la source de mon chagrin. Elle avait plus ou moins tendu le fil sur lequel j’avais si longtemps joué les funambules. Elle, la cause de ma précarité émotionnelle ; elle, la femme de ce père qui m’accompagnait mieux qu’aurait pu le faire un autre – incontestablement – vers celui qui désormais partagerait ma vie. Je tournais le dos au fracas de mon enfance, à cette demeure trop solennelle, trop vaste dont on m’avait arrachée avant de me forcer à y revenir. J’abandonnais le nom qui avait fait de ma vie ce lieu où cohabitaient le Ciel et l’Enfer. Nous avions choisi d’entendre La danse des bienheureux. Désormais, les vents du Ciel ne cesseraient de m’élever. Aujourd’hui, mon monde intime prenait le dessus sur l’étiquette. Tanguy me tendit la main. Je pivotai et fis face à l’assemblée. Les paroles du Prophète, mûrement choisies, si souvent murmurées, s’accrochant aux poussières du printemps, je l’espérais, flotteraient longtemps dans les esprits.

ELSE ET AMBER
Il faut dire que Lars était charmant dans son smoking et que les garçons de cet âge ont des besoins qui dépassent de loin leur propre entendement. Else ne comprit pas vraiment ce que signifiaient ces gestes, mais elle réchauffait son cœur de petite pensionnaire au contact de ses baisers, tandis que les mains froides du jeune homme se baladaient moins innocemment qu’elle ne le pensait le long de ses jambes nues, la faisant frissonner de plaisir sous sa robe de bal. Une caresse en prolongeait une autre, et une légère trace de sang au lendemain de ces tendres effusions l’alarma à peine. Elle se réconforta au souvenir de l’étreinte brûlante et délicate, et finit son trimestre au sein du pensionnat glacial pour jeunes filles de bonne famille de la campagne de Copenhague, sans rencontrer d’autres occasions de revoir Lars. Else avait tout juste treize ans, et les occasions de fréquenter les bals, chaperonnée par son frère Per, un camarade de Lars, étaient rarissimes. Février fit rapidement place à juin et vint le temps de retrouver son frère aîné et de s’envoler, comme tous les étés, vers New York, pour retrouver leurs parents dans leur maison cossue de Scarsdale. Le gazon n’avait, semble-t-il, jamais été aussi vert, et les fleurs, aussi odorantes.

JACQUES ET CLAUDE
C’est mon souvenir le plus cher et le plus précis : les interminables après-midis d’hiver filaient à la vitesse de l’éclair, tant mon père et moi, assis par terre dans la cuisine, étions concentrés sur notre ouvrage. Je vois encore défiler sous mes yeux d’innombrables exemples de constructions sans cesse démolies pour être réinventées et, si possible, améliorées. Des heures durant, il m’a transmis cette passion pour les « plots », des blocs en bois naturel de formes diverses, carrés, rectangles, triangles, cônes, colonnes petites et grandes, que nous assemblions sans relâche, érigeant ponts, châteaux et bâtisses folles, débridant notre imagination, rivalisant d’ingéniosité, cherchant à battre des records de hauteur. Pas de couleur sur ces formes, mais la matière déjà. Ce bois que mon père travaillait toute la semaine et dont il me transmettait à sa façon les innombrables qualités, espérant qu’un jour peut-être, je le rejoindrais dans son atelier de char- pente. Il m’apprit ainsi qu’il est fondamental de consolider les bases afin de construire toujours plus haut ensuite. Il était question de volume, d’équilibre, de proportions mais aussi de créativité et d’esthétique. Et quand enfin, l’heure du dîner venue, ma mère osait nous déranger, il fallait encore faire preuve de logique pour ranger les pièces de bois dans leur caisse rectangulaire. À force, cet exercice était devenu naturel tout comme le fut mon orientation professionnelle. À quinze ans, il m’apparut comme une évidence que charpentier je deviendrais, comme mon père l’était.

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