L'envol des milans

Extraits

L'envol des milans

Roman, 5 Sens Editions, 2021

« Ce sont de rapaces de grande taille assez faciles à reconnaître si l’on y regarde de près. Moins hiératiques que les aigles, moins véloces que les faucons, Jeanne les a longtemps pris pour des buses, mais elle a appris à les identifier et à les apprécier, aussi, malgré leur réputation d’oiseaux usurpateurs et envahissants. Ils donneraient des coups de becs à leurs enfants et les priveraient de nourriture. Elle a découvert qu’il existe tout un tas d’animaux qui se livrent à l’infanticide.

Cela fait des années que la même colonie de milans noirs vient nicher dans les bois à l’orée du champ qui s’étend devant la maison. Ils arrivent dans le courant du mois de mars après avoir passé la moitié de l’année en Afrique, survolé le Sahara, parcouru des centaines de kilomètres et les voilà ici, devant sa fenêtre. Cette fidélité l’émeut.
Jeanne a été drôlement surprise ce matin d’entendre leur sifflement clair et tremblé. On aurait dit qu’ils l’appelaient de leur hennissement légèrement rauque. Ils sont un peu en avance comme s’ils avaient quelque chose à lui dire. Elle a immédiatement reconnu le plumage brun strié de blanc, la queue légèrement échancrée pour servir de gouvernail, le bec crochu noirâtre à base jaune avec lequel ils démembrent leurs proies et l’iris rouge qui leur donne cet air fixe. Les Egyptiens les prennent pour des incarnations d’Isis et de Nephtys, les déesses funéraires. On les voit souvent accompagner les convois mortuaires dans le Livre des morts. D’aucuns pensent qu’ils sont de mauvais augure, mais Jeanne les tient en affection.


Armée de ses lunettes d’approche, elle a répertorié une vingtaine d’individus -elle ne sait distinguer les mâles des femelles-, leurs doigts orangés enserrés sur les branches des arbres nus, occupés à sonder l’horizon avant de s’élever, tour à tour, dans les airs comme mus par un signal inaudible. Elle pourrait passer des heures à les observer planer ainsi, langoureusement, donnant de temps à autres un ample coup d’aile gracieux, la tête inclinée, scrutant le sol à la recherche d’un cadavre et soudain, en piqués vertigineux, s’abattre sur leur proie, des rongeurs ou des batraciens déchiquetés par la fauche, des poissons sans vie ou malades flottant à la surface des étangs, des animaux écrasés sur les routes, ou simplement des déchets. Parfois ils ravissent leurs proies déjà mortes à d’autres oiseaux. Mais on aurait tort de les sous-estimer. Elle a lu dans un article qu’ils faisaient partie des trois espèces de rapaces à avoir acquis la maîtrise du feu. Des scientifiques australiens auraient vus des spécimens de milan noir se saisir intentionnellement de branches enflammées pour propager des incendies. Selon eux, ce sont des pyromanes, cela ne fait aucun doute. Pourtant, Jeanne se sent moins seule quand ils sont là…
La sonnerie de son téléphone est venue troubler ces observations. Elle aurait bien laissé l’appareil vibrer sur la table, mais l’appel était insistant.

- Madame Bifron ?
- Oui
- Bonjour Madame, je suis Jérôme Delage, titulaire de la classe L3.
- Bonjour Monsieur
- Je suis navré de vous déranger.
- Non, non, pas du tout, je vous écoute.
- Nous voulions savoir si votre fille était souffrante ?
- Ah non, pas du tout, pourquoi ?
- Elle n’est pas venue en cours aujourd’hui… »


« Allongée sur le lit de Thomas, Jeanne observe les trophées d’un autre temps, ces prix alignés comme les années passées à suivre religieusement chacune des rencontres intra-scolaires auxquelles il fallait le conduire. Combien de victoires arrachées, de matchs de quartier auxquels elle a assisté, galvanisée de ses exploits footballistiques, son fils, son dieu. Elle tremblait pour lui, tantôt conquérante, tantôt réconfortante. Elle a patienté, s’est levée d’un bond dans des stades déserts, a clamé son orgueil, tu ses défaillances, pansé ses plaies, attendu des heures à se ronger les sangs dans des couloirs d’hôpital, atténué ses insécurités, juré qu’il n’avait rien, attisé son appétit de vaincre, soufflé sur les braises de son ambition, fait de son enfance une épopée, son fils, sa bataille, son immortalité.

Comment le temps a t-il pu passer si vite ? Son héros cruel semble désormais la toiser de son regard innocent, ou vaguement moqueur, ce portrait de lui qu’il n’a pas emporté, que son narcissisme outrancier lui a accordé. Parfois, seule, dans l’intimité de sa chambre, elle lui parle comme s’il était encore là. Elle s’invente des dialogues imaginaires, se rejoue les épisodes de leur chronique filiale en feuilletant les albums sur lesquels elle a sué à placer les coins adhésifs avant d’y caler, une à une, les images d’eux, insouciants, encore épargnés des maux à venir. Elle se torture à éplucher leur passé, les dessins adorables, ses petits mots maladroits, toutes les traces de l’enfance qui n’est plus. Elle ne sait pas quoi faire d’autre, adossée à ces murs sur lesquels elle s’est reposée et qui sont devenus son piège. Elle ne sait pas ce qu’elle va faire de sa journée, ni de la prochaine, échouée sur les rivages de son absence.

Les premiers jours, elle a continué à remplir un frigidaire qui n’avait pas encore l’habitude du vide, sa main comme une tête chercheuse furetant dans les rayons du supermarché à l’affut des yaourts à la vanille et au caramel, des flutes au chocolat, de canettes de coca light dont Thomas ne peut se passer. « Mais non, enfin, Thomas n’est plus là, » se souvenait-elle alors les bras chargés de packs encombrants. Le tambour de la machine à laver moins lourd, enfin de la place sur le porte manteau, une assiette à table. « Mais pourquoi mets-tu quatre couverts Maman ? » Mia qui la fixait, un peu moqueuse. Même plus de désordre, son bordel inqualifiable, ses baskets qui sentent la mort, la trop célèbre aventure de la chaussette égarée ou celle du caleçon échoué. Elle en a même souri, la main toujours agrippée au téléphone, au cas où. Au cas où il appellerait, où il enverrait un message, au cas où il aurait besoin d’elle, ou de quoi que ce soit d’autre. Elle serait là.

Avant-hier, elle a loupé son appel, elle était dans la douche, le temps qu’elle réalise, précipitation de vouloir saisir le combiné, le pommeau qui glisse de son crochet, le jet incontrôlable, du savon plein les doigts, et merde... « Mais Maman, c’est pas grave. Je voulais juste savoir si tu avais eu le temps de t’occuper de mon assurance, j’ai besoin du numéro de police pour m’inscrire à la salle de sport. » Ingratitude du fils balayée d’un revers de main, même pas agréée, pansement de sa voix sur le manque. Elle sait qu’elle est ridicule, insignifiante. Elle est moins que rien, inutile et bientôt elle sera complètement inadéquate.

Et elle se sent deux fois plus seule. »


« Alors elle cuisine.

Elle fait ça maintenant, préparer des plats à n’en plus finir, comme si leur vie en dépendait. Elle fait d’abord des courses, des tonnes de vivres, on les dirait victimes d’un blocus, l’office paré à un état de siège, ou qu’ils ont été assignés à résidence pour une période indéterminée.

Thomas et Mia ont toujours entendu leur mère stressée par le manque. « Vous êtes sûrs ? Vous n’avez plus faim ? Tiens, reprends un peu de gigot, une lichette de gratin… Il y a encore du fromage si vous avez encore de l’appétit. » Cela les faisait sourire. Et la fierté qu’elle portait en écharpe, en ministre émérite chargée de leur bonne santé, chaque fois qu’ils sortaient de chez le pédiatre et qu’il la félicitait pour leur bonne croissance, « Bravo Madame Bifron, vous faites du bon boulot », convertissant aussitôt le percentile parfaitement situé sur leur courbe de croissance en triomphe personnel. Ainsi armée de ce blanc-seing médical, elle redoublait d’efforts visant le perfectionnisme nutritionnel. Seules les portions -à l’américaine- laissaient encore à désirer.

Ainsi lorsqu’ils recevaient, Thomas et Mia l’entendaient invariablement questionner leur père, « Tu crois que ça va suffire ? J’ai peur qu’il n’y ait pas assez. » Craignait-elle que ses hôtes meurent de faim ou, pire, d’être rendue responsable d’une attaque d’hypoglycémie ? Jeanne s’agitait en tous sens, frénétique, possédée par le démon de la nourriture, habitée d’une peur panique à mesure que l’heure fatidique de leur arrivée approchait, à rallonger les sauces, augmenter les portions, prévoir une entrée en plus, accompagner les desserts de biscuits et fruits divers, agrémenter la table de jarres emplies de douceurs. Une fois les invités repartis, repus, voire écœurés, elle trônait au sommet d’une montagne de restes, telle Arès au milieu des décombres. La pression enfin redescendue, elle redevenait elle-même et admettait qu’elle avait peut-être vu un peu grand. Elle brandissait alors les Tupperware, sa dernière arme pour se prémunir de leur jugement impitoyable et clamait, invincible, « On sera bien contents d’en remanger ».

Maintenant, elle cuisine pour Thomas qui n’aura pas le temps d’y penser, tout à son étude, et ce serait terrible qu’il manque de quelque chose, elle s’en voudrait affreusement. Maintenant, c’est un peu différent, en « mère de l’amour », en nourrice aux mamelles gonflées de lait, aimante et protectrice, elle confectionne les mets qu’il affectionne et qui lui feront du bien, perdu qu’il est dans cette banlieue zurichoise, anonyme et froide. Elle perpétue une fonction nourricière, un lien privilégié entre la mère et le fils, son fil d’Ariane. Il lui arrive de passer deux jours entiers à mitonner, fricasser, mijoter, rôtir et congeler, qu’il ait de quoi se nourrir matin, midi et soir, des plats comme des offrandes, un gage de son attention, sa volonté de lui faire plaisir. Elle va les lui amener, ou il les prendra avec lui dans la glacière qu’elle vient d’acquérir pour qu’ils ne se gâtent le temps de surmonter la distance qui désormais les sépare.

Mia la trouve inquiétante et mortifère à s’affairer ainsi, vêtue de son tablier de cuisine, jetant pêle-mêle des ingrédients dans son chaudron de l’enfer tout en écoutant des airs sacrés qu’elle met à plein volume, sublimée de son implacable sollicitude. Elle semble dire, « Personne d’autre ne peut si bien le faire, personne ne vous aime comme je vous aime. » On la dirait en communion. Elle en attend de la reconnaissance, c’est entendu. Elle attend qu’on la complimente. Et c’est vrai que c’est gentil, il n’y a rien à redire. Alors Mia doit prendre sur elle, ravaler son agacement, sacrifier aux exigences et admettre que c’est bon, c’est même délicieux. Elle n’a nulle part où accrocher son ressentiment. Ce serait malvenu et bien ingrat de lui reprocher d’avoir passé autant de temps aux fourneaux pour les soigner, leur faire plaisir. Si elle affiche sa résistance, « J’ai plus faim, j’te dis ! », alors sa mère prend son air de chien battu. Quoi, elle va lui reprocher d’être parfaitement aimante, inquiète et dévouée ? C’est sa façon de leur montrer combien elle tient à eux. Il n’y a qu’elle pour lui trouver une face obscure et redoutable, de faux airs de Médée, tapie dans l’ombre, palpitante, n’attendant qu’un bon prétexte pour les piéger. Il n’y a plus que Mia pour lui en faire reproche, ou s’attendre à voir luire dans l’obscurité ses filaments fluorescents. Elle a toujours eu beaucoup d’imagination, c’est vrai, à force d’avoir le nez dans ses livres. N’empêche, sa mère a redoublé d’attentions de toutes sortes depuis le départ de son frère et elle aimerait parfois trouver un moyen ingénieux et discret de se dégager de ce déchaînement culinaire et se projeter loin de ces tentacules maternelles venimeuses. »


» Présentation     » Revue de presse     
» Bientôt disponible en e-book et dans vos librairies