L'envol des milans

Extraits

L'envol des milans

Roman, sortie prochaine

Ce sont de rapaces de grande taille assez faciles à reconnaître si l’on y regarde de près. Moins hiératiques que les aigles, moins véloces que les faucons, Jeanne les a longtemps pris pour des buses, mais elle a appris à les identifier et à les apprécier, aussi, malgré leur réputation d’oiseaux usurpateurs et envahissants. Ils donneraient des coups de becs à leurs enfants et les priveraient de nourriture. Elle a découvert qu’il existe tout un tas d’animaux qui se livrent à l’infanticide.

Cela fait des années que la même colonie de milans noirs vient nicher dans les bois à l’orée du champ qui s’étend devant la maison. Ils arrivent dans le courant du mois de mars après avoir passé la moitié de l’année en Afrique, survolé le Sahara, parcouru des centaines de kilomètres et les voilà ici, devant sa fenêtre. Cette fidélité l’émeut.
Jeanne a été drôlement surprise ce matin d’entendre leur sifflement clair et tremblé. On aurait dit qu’ils l’appelaient de leur hennissement légèrement rauque. Ils sont un peu en avance comme s’ils avaient quelque chose à lui dire. Elle a immédiatement reconnu le plumage brun strié de blanc, la queue légèrement échancrée pour servir de gouvernail, le bec crochu noirâtre à base jaune avec lequel ils démembrent leurs proies et l’iris rouge qui leur donne cet air fixe. Les Egyptiens les prennent pour des incarnations d’Isis et de Nephtys, les déesses funéraires. On les voit souvent accompagner les convois mortuaires dans le Livre des morts. D’aucuns pensent qu’ils sont de mauvais augure, mais Jeanne les tient en affection.


Armée de ses lunettes d’approche, elle a répertorié une vingtaine d’individus -elle ne sait distinguer les mâles des femelles-, leurs doigts orangés enserrés sur les branches des arbres nus, occupés à sonder l’horizon avant de s’élever, tour à tour, dans les airs comme mus par un signal inaudible. Elle pourrait passer des heures à les observer planer ainsi, langoureusement, donnant de temps à autres un ample coup d’aile gracieux, la tête inclinée, scrutant le sol à la recherche d’un cadavre et soudain, en piqués vertigineux, s’abattre sur leur proie, des rongeurs ou des batraciens déchiquetés par la fauche, des poissons sans vie ou malades flottant à la surface des étangs, des animaux écrasés sur les routes, ou simplement des déchets. Parfois ils ravissent leurs proies déjà mortes à d’autres oiseaux. Mais on aurait tort de les sous-estimer. Elle a lu dans un article qu’ils faisaient partie des trois espèces de rapaces à avoir acquis la maîtrise du feu. Des scientifiques australiens auraient vus des spécimens de milan noir se saisir intentionnellement de branches enflammées pour propager des incendies. Selon eux, ce sont des pyromanes, cela ne fait aucun doute. Pourtant, Jeanne se sent moins seule quand ils sont là…
La sonnerie de son téléphone est venue troubler ces observations. Elle aurait bien laissé l’appareil vibrer sur la table, mais l’appel était insistant.

-  Madame Bifron ?

-  Oui

-  Bonjour Madame, je suis Jérôme Delage, titulaire de la classe L3.

-  Bonjour Monsieur

-  Je suis navré de vous déranger.

-  Non, non, pas du tout, je vous écoute.

-  Nous voulions savoir si votre fille était souffrante ?

-  Ah non, pas du tout, pourquoi ?

-  Elle n’est pas venue en cours aujourd’hui…