A la frontière de notre amour

Extraits

A la frontière de notre amour

éditions Favre, sortie le 6 septembre 2020

Il fait un temps de guerre en Tchétchénie. Sur la carte du Caucase, sa frontière désormais palpite. Des villages et bourgades comme des points de douleur. Je passe mes doigts sur ces lieux-dits aux consonances étrangères pour les amadouer : Grozny, Starye Atagui, Atchkhoï-Martan, Bakhmout. Et ses voisines ingouches : Nazran, Karaboulak, Sleptsovskaya… Apprivoiser ces appellations exotiques, les prononcer parfaitement, me faire comprendre. Je rentre de chaque mission un peu plus calée en géographie, toutes ces contrées dont j’égrène crânement les noms comme s’il s’agissait d’exploits sportifs.

Après avoir fait des ravages dans le Haut-Karabagh, en Abkhazie, en Ossétie, les intempéries se sont propagées plus avant dans une Tchétchénie décimée par une nouvelle guerre. Les hostilités sont comme des maladies contagieuses, un virus difficile à endiguer. Celui-ci a fait tache d’huile en Ingouchie voisine, minuscule République peuplée de montagnards. Véritable forteresse, son mince corridor de terre réussit à échapper à l’effusion de sang qui empourpre sa voisine, mais écope de dizaines de milliers de civils fuyant bombardements, opérations de « nettoyage », rackets, escadrons de la mort et tortures.

Je visualise de mon GPS intérieur ce nouveau poste, jusqu’ici improbable, où je passerai des semaines, des mois peut-être. On ne sait pas agréger la volatilité des conflits. Ce dont je suis certaine, en revanche, c’est que tant qu’ils durent, j’aurai du travail. C’est la guerre qui me nourrit. Ce qui fait figure de litige aux yeux des autochtones me réconcilie avec moi-même. Sur le terrain, je respire. Un an que je pourrissais au siège des suites d’un bacille de Koch. Un souvenir rapporté du Rwanda. Air pur, temps frais, soleil, repos complet, nourriture abondante en terre helvétique – autant dire l’enfer –, ont achevé de me remettre d’aplomb. Sacrifiant la maladie à l’ennui, je n’ai pas été phtisique longtemps : à peine quelques cavités sur la radiographie de mes poumons comme en hommage aux détenus du pays des mille collines. J’ai trente ans et, déjà, leurs existences de misère gravées dans mes tissus.

Catapultée entre la mer Noire et la mer Caspienne pour y soulager une situation humanitaire catastrophique, j’ai à peine eu le temps de potasser quelques notions de base que le terrain se chargera d’approfondir. De quoi souffres-tu donc Ciscaucasie, toi qui grouilles de la mosaïque de tes ethnies, gangrené du casse-tête de tes minorités, peuples écartelés que l’histoire n’a cessé de malmener et qu’il nous faut soulager à la hâte ? Vous cohabitez sans vous fréquenter comme un couple mort, une entité dont je n’ai pas encore fait l’expérience. Dans mon métier, on est célibataire par défaut. Je ne connais que la vie de communauté, les cohabitations temporaires le temps de la mission, le nomadisme humanitaire, les fratries de terrain, l’ambiance des grands soirs au silence reconnaissable des couvre-feu ponctuellement troublé du tacatacatac lourd des mitrailleuses, et les occasionnels retours chez soi au petit matin avant que ne sonnent les alarmes calées aux aurores locales. La solitude noyée dans le travail. Je n’espère pas l’amour, les humanitaires n’en ont pas le luxe, je le sais.

J’ai deux maisons en Ingouchie, Nazran, sa capitale à la frontière de l’Ossétie du Nord, base de notre QG, et Karaboulak, près du camp de réfugiés de Bart, à quelques encablures du conflit, où je passe une partie de la semaine. Ma zone. Et la route qui me mène de l’une à l’autre, quand je ne pénètre pas dans l’enfer tchétchène. Ce mappage d’itinéraires, fonction des points situation, qu’il nous faut sans cesse réévaluer. J’aime conduire ma Lada Niva qui remplace ici l’habituelle Toyota censée me protéger des belligérants, notre emblème de paix en étendard sur les portes – une cible de plus en plus facile pour les « terroristes » –, et le drapeau aux mêmes couleurs battant fièrement pavillon, comme pour faire savoir haut et fort que nous passerons les postes de contrôle coûte que coûte, nous ferons tout pour accéder aux populations civiles. Mon 4 x 4 comme cheval de Troie. Tantôt tank, tantôt ambulance, c’est aussi mon jouet préféré. J’adore conduire.

A la frontière de notre amour

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